« Face de bouc ! »

par les le 13 avril 2010, dans Regards sur la société

Les jeunes soumis à l’exclusion plutôt qu’à l’éducation

Deux affaires nous sont rapportées récemment (notamment Le Soir du 1er avril) : deux jeunes adolescents renvoyés de leur Athénée respectifs (Alleur et Waterloo). L’une d’elle, une jeune de 13 ans est exclue à l’unanimité du conseil de classe au motif d’avoir « utilisé les médias (Facebook) pour porter atteinte à l’intégrité morale, psychologique et professionnelle d’un professeur et, par la même occasion, porté un préjudice grave à la réputation de l’école. »

Ces décisions, qui ne sont pas des actes isolés, ont déjà été critiquées tant par les parents des élèves, que par le délégué général aux droits de l’Enfant, M. Bernard Devos.

En tant que mouvement d’éducation, nous complétons ces critiques et dégageons quelques propositions éducatives dont la portée est également politique.

L’insulte sur Facebook a jusqu’à présent, si l’on se tient aux cas rapportés, été envisagée d’un point de vue purement légaliste-répressif. Dans cette perspective, de telles insultes sont des actes offensants, blessant l’autre dans sa dignité. Et l’autorité sévit par l’exclusion de l’élève, cherchant ainsi à rétablir un honneur blessé et à « donner une leçon », voire à faire un exemple. Les critiques de cette position ont notamment porté jusqu’à présent sur la disproportion de ces sanctions -vécues comme injustes-, sur le non respect des procédures disciplinaires ordinairement prévues, et enfin sur la défaillance du rôle des tiers institués (CPMS, médiateur).

D’autres parts encore ont été occultées.

Nous proposons une logique d’action éducative, qui cherche à comprendre les enjeux intérieurs de l’adolescent et à articuler une réponse qui en tienne compte.
La logique punitive repousse la dynamique psychologique même de l’adolescence : une dynamique de quête face à laquelle un système éducatif qui prétend mettre le jeune en son centre doit s’interroger.

Un premier pas vers la compréhension du propos injurieux consiste à le replacer dans la dynamique socialisante de ce qu’on nomme très justement « les réseaux sociaux ». Pour l’adolescent, il s’agit de prendre sa place dans un groupe – « C’est un défi lancé à la cour de récréation par un groupe d’ados… » (Le Soir, 1er avril). L’adolescent fait, dans cet âge délicat, l’apprentissage de prendre sa place, une place nouvelle, dans le groupe des pairs, face ou contre des adultes. Logique donc maladroite certes, d’affirmation de soi aux yeux d’autres (le groupe, le groupe sur Facebook), logique du désir d’appartenance et de reconnaissance à travers le défi.

Le second pas est de se souvenir que l’adolescence est une période de grands bouleversements dans ses repères affectifs, moraux, sexuels anciens. Le jeune explore avec heurts et bonheurs, seul et avec les autres, les effets de ces bouleversements sur lui et avec d’autres. Il cherche à se construire des explications nouvelles et personnelles à des questions universelles : les origines, la sexualité,  le désir, le rapport à son propre corps, la justice, l’humanité… L’insulte vient probablement à cette croisée des chemins. Tout en remarquant qu’elle touche au corps de l’autre, à l’image du corps (« boudin ! »), au sexuel (« pédé !), aux origines (« fils de p… »).

Il y a lieu de reconsidérer le statut de l’insulte. Elle a valeur d’appel à l’autre, d’interpellation. Et singulièrement l’autre…adulte. Elle serait une question en latence, une énigme à déchiffrer. Une façon pour l’adolescent d’adresser à l’autre précisément ce qui fait souffrir. Avec une attente importante du traitement que cet autre en fera.

Il ne faut pour autant pas se dispenser d’une sanction : les élèves incriminés eux-mêmes la reconnaissent légitime. Mais il faut qu’elle prenne le sens d’un accusé de réception, d’une écoute de la question, et qu’elle donne à penser. C’est-à-dire qu’elle fasse effet d’apprentissage. Qu’elle aide l’adolescent à socialiser ses désirs, à évoluer dans ses attitudes…

La mission éducative de l’école reprend ici tout son sens. Si elle s’adresse bien à des « allant-devenant » adultes (selon le mot de Françoise Dolto), c’est qu’adultes et responsables, ils ne le sont pas encore suffisamment. Des moments institués d’écoute, de confrontation, explicitation et sanction peuvent, s’ils sont bien conduits, mener à différents apprentissages : par exemple expérimenter la dynamique faute-culpabilité-sanction-réparation, ou encore découvrir la subtile négociation interne à mener entre les pulsions (notamment agressives) et la loi commune, ou encore appréhender les effets désirables et d’indésirables des TIC…

La mise en oeuvre de cette dimension éducative suppose un certain nombre de conditions de la part de la communauté éducative (enseignants, directeurs et autres éducateurs). D’abord d’avoir le courage de poursuivre des buts réellement éducatifs. Ensuite, de s’en donner les moyens.
Sur ce dernier plan, Bernard Devos a déjà suggéré de créer dans les écoles des espaces de discussion pour sensibiliser les jeunes à l’utilisation d’internet et des « réseaux sociaux ».
Ce conseil de bon sens doit aller de pair avec une interrogation permanente de l’éducateur sur ses intentions, ses motivations et son vécu au contact des adolescents : les mouvements d’amour comme d’agressivité des élèves à destination de l’adulte, touche aussi celui-ci, être de désirs et de conflits.
Pour s’y atteler, il est nécessaire d’instituer, entre enseignants, des espaces d’analyse des pratiques, de gestion des émotions, de régulation et de questionnement sur la cohérence de l’action menée collectivement par le corps enseignant, espaces animés par des animateurs compétents, de façon à pouvoir partager les différents vécus que suscite le contact permanent avec des adolescents. Dans de tels espaces pourraient se (re)créer des dynamiques de solidarité et de confrontation, des « débats de métier », quant à ce qu’il en est d’enseigner à des adolescents, donner du sens politique à l’action éducative.

De tels dispositifs supposent des choix humains et budgétaires qui réinterrogent la politique de l’enseignement et, en particulier, la politique de formation initiale et continuée des enseignants qui ignore encore largement la dimension des processus psychologiques et sociaux de l’adolescence.
A défaut de ces interrogations collectives sur les attitudes de l’éducateur, nous craignons que certains enseignants ne deviennent sourds aux questions qu’énoncent l’insulte et que, ce faisant, ils deviennent indisponibles pour faire appréhender positivement le monde adulte que les adolescents ont à charge de continuer à construire demain.

Pascal Graulus
Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active (CEMEA)


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