Pour un espace psychique non saturé

par les le 11 février 2015, dans Regards sur la société

« Là où rien n’est à sa place, c’est le désordre. Là où, à la place voulue, il n’y a rien, c’est l’ordre. » (Bertolt Brecht, Dialogues d’exilés, 1941)

Espace psychique : de quoi s’agit-il ?

« L’espace » dont il est question ici doit être entendu comme une métaphore : l’espace psychique est l’ensemble des phénomènes mentaux comme les pensées, les émotions, la conscience.

C’est dans cet espace que s’élabore, se construit et se développe notre rapport au monde. Un espace où se croisent notre monde intérieur fait de pulsions, désirs, fantasmes et le monde extérieur avec ses influences, agressions…

C’est dans cet espace également que les tensions entre ces deux mondes se gèrent.

Lorsque cet espace psychique est saturé, des distorsions (névroses), voire des destructions (psychoses) apparaissent.

Ces mal-être, ces blessures psychiques peuvent dès lors nécessiter d’avoir recours à un suivi spécifique, comme la psychanalyse. Le but de la psychanalyse, écrit Freud, est d’offrir la liberté de se décider pour ceci ou cela. La finalité du travail analytique ne serait-ce pas ce (re-)gain d’espace psychique ?

Pour cela, toujours selon Freud, il s’agit de faciliter les décisions, de gagner du terrain sur ce qui fait symptôme. Le symptôme, qui peut prendre diverses formes (hystérie, obsession, phobie, perversion, paranoïa…) est vu du côté de la demande de l’analysant comme étant ce qui introduit une réduction des possibles dans la vie d’une personne, une limitation de son pouvoir d’agir à la fois sur son monde intérieur et sur le monde qui l’entoure.

Dans la cure analytique, le psychanalyste ne répond pas, ne converse pas avec son patient. Il se met à l’écoute de sa parole, de sa façon particulière d’habiter son monde par le langage. Il s’agit avant tout de respecter l’espace de l’autre, de ne pas y faire intrusion, de ne pas combler les vides ou les manques (par des explications, de la psychologie, de bons conseils, etc.).

Le psychanalyste met ainsi en oeuvre un principe d’hospitalité à cette étrangeté en nous, si difficile d’accès, et qui peut être bien inquiétante.

Une parole trouvée ou retrouvée est un espace de pensée, de liberté de pensée, de liberté de décision par rapport à ce qui était auparavant enkysté dans le symptôme, l’inhibition ou l’angoisse.

Espace et modernité

L’expérience névrotique, voire psychotique, a beaucoup de choses en commun avec ce que notre modernité nous fait vivre. Modernité qui tend à restreindre tout espace d’élaboration. À l’inverse de ce que le cadre psychanalytique propose, la modernité nous plonge de plus en plus dans un monde unidimensionnel : noir ou blanc, réussite ou échec, maladie ou bonne santé… pas de place pour l’approximation, le questionnement, le tâtonnement.

Ainsi, les discours sur la transparence qui tendent à faire croire que notre expérience est simple, claire, logique, sans équivoques ni ombres. Ainsi, l’obsession de la performance, de la rentabilité, du chiffrable, de l’évaluable par le seul biais du quantitatif : les chiffres parlent d’euxmêmes, le message est clair et sans ambiguïté.

Ainsi, de nouvelles façons de parler, véritable Novlangue, langage de ce monde unidimensionnel qui gomme toutes les nuances et qui, selon Dana, « porte les stigmates du marketing et de la gestion entrepreneuriale. Le mot gouvernance devenu emblématique de ces mutations s’impose désormais dans le champ de la santé comme dans celui de l’éducation. » Ce qui est perdu dans cette façon de parler des choses, du monde, de nos expériences, c’est sans doute « l’étendue ». L’espace psychique et la capacité de penser représentent bien une étendue, dans laquelle il y a des possibilités de se mouvoir, d’associer un mot à un autre, une idée ou une image à une autre.

« Au lieu de quoi, commente Dana, c’est une langue pleine, sans mobilité, vouée à l’empire grandissant du normatif, qui s’étend peu à peu. » Là où la psychanalyse propose une ouverture, du fait du principe d’une place vide, laissée et d’un espace non saturé, condition fondamentale pour permettre l’élaboration de l’expérience, la modernité pousse vers l’espace plein, saturé, totalement lisible et codifié. Dans cet espace rempli, dédié, chaque chose est à sa place, parfaitement ordonnée par un système de règles, de règlement, un entassement de lois.

Au pari de l’ouverture s’est substituée la fausse réassurance du principe de précaution, de plus en plus souvent invoqué. Atteindre le degré zéro du risque, où tout est à une certaine place, mais sans mouvement, sans
mobilité, sans le jeu des équivoques, sans l’étonnement du vivant. Sans la nécessaire prise de risques qui le caractérise, justement, ce vivant.

Notons encore au passage cette fréquente confusion entre « cadre » et « ordre ». Un cadre, de formation notamment, ce n’est pas un entassement de règles, ce n’est pas l’application stricte d’un règlement. Le cadre va de pair avec une éthique, il est porteur de valeurs. Un cadre peut être rigoureux, mais il reste vivant et souple, il tient compte de l’ici et maintenant, des personnes qui l’investissent…

À l’inverse, l’ordre classificatoire, l’entassement de règlements et leur stricte application traduisent souvent une absence de théorie, de vision du monde. Ce qui risque de dominer, dans un tel système, c’est une nouvelle fois, l’interdit de pensée : rien ne doit bouger, donc rien ne peut être remis en question !

Il nous faut donc résister à cette tendance dominante actuelle, qui va à l’opposé de tout humanisme. Cette vague déferlante qui détruit les espaces de pensée, de dialogue, de saine conflictualisation entre des acteurs qui ne partageraient pas les mêmes vues. Ce mouvement vers la normalisation, l’extension des procédures qui, parti du monde marchand et du marketing dans une perspective de rentabilité et de profit, tend à coloniser les champs de la psychiatrie, de la santé, de l’éducation… bref, celui des relations sociales.

Espace et apprentissage

Si l’on considère, comme explicité précédemment, que c’est dans l’espace psychique que s’élabore, se construit et se développe notre rapport au monde, il ne faut pas perdre de vue que celui-ci est fortement et constamment influencé par nos expériences de vie et nos apprentissages : non seulement à travers les contenus de ces apprentissages (les savoirs, savoir-faire, savoir-être), mais également dans les modalités mises en oeuvre pour nous « faire apprendre ».

Les modalités de l’acte d’apprendre, de la relation d’apprentissage et de formation, peuvent être classifiées selon trois grands modèles. Chacun de ces modèles vise à répondre à la question « Qu’estce qu’apprendre ? » et induit une manière d’envisager la relation avec l’apprenant, par conséquent avec la manière pour lui de « remplir » son espace psychique.

Le modèle de l’empreinte : « La connaissance se transmet ». L’espace est rempli par les savoirs de l’autre.

C’est le modèle le plus ancien et le plus présent encore dans les discours et les pratiques pédagogiques actuelles. Il postule que l’acte d’apprendre est une appropriation de connaissances et qu’il réside dans l’impression des perceptions dans le cerveau de l’apprenant. Ce qui compte, c’est l’exposé clair du message par le formateur et ce qui est demandé à l’apprenant, c’est d’écouter et d’enregistrer. Le processus d’apprentissage est alors pensé dans un schéma « émetteur-récepteur » et l’action du formateur consiste à transmettre son propre savoir à l’ignorant ; c’est lui qui forme l’autre par la qualité de son exposé (cours magistral, conférence…). L’espace de pensée de l’apprenant est « rempli » par les contenus amenés par le formateur, il n’y a pas de place pour le questionnement, l’élaboration… Ce qui explique le succès de ce modèle d’apprentissage dans notre société moderne à visée unidimensionnelle !

Le modèle du conditionnement : « Apprendre, c’est exécuter et répéter ». L’espace est rempli par les savoir-faire de l’autre.

Ce modèle est centré sur les observables de l’acte d’apprendre. La théorie qui fonde cette conception est celle du conditionnement (behaviorisme) dont les principaux chercheurs sont le physiologiste Pavlov (1849-1931) et le psychologue Skinner (1904-1990). L’acte d’apprendre est la reproduction d’un modèle, le modèle pouvant être les personnes qui réussissent, des façons de faire éprouvées et concluantes, des normes considérées comme indiscutables, des règles à respecter, etc. Ce qui compte, c’est la structuration des tâches et ce qui est demandé à l’apprenant, c’est d’imiter, de répéter : on remplit son espace psychique de procédures, de dispositifs performants… L’organisation du programme joue un rôle primordial, en conditionnant la personne par des exercices répétés. Ce modèle est à l’origine de ce qu’on appelle « la pédagogie par objectifs », qui répond de fait parfaitement à l’obsession de la performance de notre monde moderne !

Le modèle de la construction : « Apprendre, c’est chercher et résoudre ». Non seulement l’espace n’est pas rempli par l’autre, mais en plus il peut rester du vide.

Ce modèle a pris le contre-pied du modèle précédent et centré son éclairage sur l’activité mentale et non comportementale de la personne, en prenant appui sur des recherches de psychologues comme Jean Piaget (1896-1980) ou Lev Vygotsky (1896-1934). L’acte d’apprendre est une auto-transformation, une production de savoirs et de compétences. Ce qui compte, c’est l’ensemble des problèmes que devra résoudre la personne et
l’activité de réflexion menée à ces occasions. Ce qui est demandé à l’apprenant, ce sont d’une part une remise en cause, d’autre part des capacités d’analyse. La confrontation entre pairs est essentielle, pour faire évoluer les pratiques, car seules les personnes peuvent se former elles-mêmes.

Ce modèle fait référence au courant de l’Éducation Nouvelle, aux méthodes d’éducation active qui guident l’action des CEMEA.

Et l’on peut comprendre, au vu de ce qui précède, à quel point notre action est marginalisée dans notre société moderne de rentabilité, d’application de procédures.

Laisser un vide

Les méthodes d’éducation active ne sont pas des techniques d’endoctrinement. Elles s’appuient sur des espaces-temps qui font jouer l’expérience individuelle et collective. Les participants peuvent y vivre la circulation entre les espaces et les activités instituées par l’équipe de formation, comme des soutiens et des relances de leur activité de pensée.

Il s’agit ainsi de lutter contre l’interdit de pensée.

Aux CEMEA, en effet, nous ne nous positionnons pas et nous n’agissons pas comme détenteurs de toutes les réponses à transmettre aux participants pour qu’ils les intègrent. Nous ne « coachons » pas les personnes par des exercices répétitifs programmés, jusqu’à ce qu’elles arrivent à un résultat déterminé.

Nous mettons les participants face à des situations problèmes (pouvant prendre la forme de travaux de groupe, réflexion individuelle, jeux de rôles, étude de cas, etc.) qui suscitent la prise de recul par rapport à la pratique, la remise en question, la recherche de réponses par les personnes ellesmêmes pour ce qu’elles vivent dans leur vie personnelle et professionnelle. Le travail du formateur ou de la formatrice consiste alors à organiser les situations problèmes qui visent à générer les apprentissages et à développer l’autonomie de l’apprenant en l’amenant à prendre conscience de ses ressources et à exploiter les ressources mises à sa disposition pour résoudre le problème.

Il y a un espace vide : personne ne définit pour le participant ce qu’est SON expérience, ni LA bonne expérience, en rupture avec les habitudes scolaires ou d’apprentissage des participants.

Laisser du vide, c’est alors inciter à la recherche plutôt que donner les réponses aux questions posées, c’est faire anticiper les conséquences d’une décision plutôt que les énoncer. C’est aussi développer l’autoévaluation plutôt que l’évaluation extérieure, aider à expliciter un raisonnement plutôt que de le faire pour la personne…

C’est mettre en place des espaces d’expression… où la parole est libérée, favorisée, suscitée. Où il n’y a pas d’attente particulière, pas de projection sur ce qui devrait être dit. C’est attendre celui qui a quelque chose à exprimer, sans précipitation, permettre aux silences d’exister, laisser le temps aux paroles d’être entendues… C’est permettre des espaces où les conflits ne sont pas éludés : intrapsychiques ou interpersonnels ou de vie collective.

Laisser du vide, c’est alors lutter contre les effets pervers de la modernité, du rentable et du dédié. C’est désaliéner.

Sources :
DANA G. (2010) Quelle politique pour la folie ? Le suspense de Freud, Paris, Stock.
FREUD S. (2010) Le Moi et le Ça (1923) in Essais de Psychanalyse, Payot.
MARTIN J-P. & SAVARY E. (1996) Formateur d’adultes – Exercer au quotidien, Éditions de la Chronique Sociale.
PIAGET J. (1988) De la pédagogie, Éditions Odile Jacob.


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