Etre éducateur

par les le 1 mai 2001, dans Expériences de terrain, Pédagogie

C’est une banalité que de dire que l’animateur est placé, dans sa fonction temporaire, devant tous les problèmes que peut poser l’éducation des enfants et l’organisation de la vie collective.

« Le métier de moniteur n’est pas un métier comme les autres. Qu’il le veuille ou non, le moniteur est un éducateur. Cela signifie qu’il a, par son travail à la colonie, par son comportement personnel, une influence sur les enfants, sur leurs pensées, sur leur développement. Quelle sera cette influence ? Bonne? Mauvaise ? Mettra-t-elle en valeur, chez les enfants, leurs sentiments les plus élevés ou, au contraire, leurs tendances égoïstes?

[…] La colonie peut être morne et pauvre. Elle peut être gaie et heureuse. Cela dépend en grande partie de vous, de la conception que vous avez de votre rôle, de la fermeté, de la clairvoyance, de l’enthousiasme avec lesquels vous l’accomplirez. »

Ces quelques phrases témoignent de l’extrême importance du rôle des animateurs pour la réussite d’un centre de vacances. Elles disent très simplement que, dans ses moindres attitudes et réactions, l’animateur exerce une influence profonde sur les enfants. Un exemple, rien qu’un, choisi parmi tous ceux que fournissent les situations les plus banales dans tout centre de vacances. Thibault et Marie-Christine face aux difficultés d’un départ en randonnée. Cet été, dans un centre de vacances, deux animateurs confrontés à une situation, somme toute banale, réagissent différemment.

Marie-Christine ou : « Je vous avais prévenus »

Juste avant de partir pour une longue marche qui les conduira près d’un lac, ils sont quatre à refuser de mettre des chaussettes dans leurs chaussures de sport, prétextant la chaleur, le confort de leurs chaussures, etc. Marie-Christine rappelle que ce n’est pas le bon équipement, qu’ils risquent d’avoir des ampoules et d’en souffrir, ils ne veulent rien savoir.

Marie-Christine n’insiste pas plus: « Très bien, on y va comme cela, mais je vous aurai prévenus, vous ne viendrez pas vous plaindre. »

Bien sûr, ils ont eu des ampoules, ont souffert, ont râlé contre la longueur du chemin, contre le fait même de marcher, ont retardé le groupe, gâché l’ambiance de l’après-midi par leur mauvaise humeur.

Et Marie-Christine de répéter : « Je vous avais prévenus, c’est bien fait pour vous, la prochaine fois, vous ferez ce que l’on vous demande. »

La prochaine fois, beaucoup n’auront pas envie de partir à pied, revendiqueront le minibus, tellement plus pratique.

Thibault: « celui qui a dit non »

Même problème, avec trois enfants, avant de partir pour une marche de quatre kilomètres, qui les conduira au pont romain où il a été prévu d’aller pêcher et d’essayer des bateaux. Christopher est en sandales, Kévin et Younes sont pieds nus dans leurs chaussures de sport.

Thibault le remarque, demande aux trois garçons de s’équiper comme convenu, mais se heurte à leur refus. Il insiste fermement, se fâche même. Les garçons refusent toujours, s’allongent sur leur lit pour montrer leur détermination à ne pas céder. Le conflit se durcit. Les autres, bien équipés, attendent et s’impatientent. Thibault ne montre aucun signe de faiblesse mais hausse le ton. Il redit que ces trois là ne partiront pas s’ils ne s’équipent pas correctement, explique à nouveau pourquoi.

Kévin et Younes commencent à comprendre que le jeu a assez duré et n’en vaut pas la chandelle ; ils se dirigent vers leur armoire pour trouver une paire de chaussettes. Christopher campe sur sa position et dit qu’il préfère rester au centre plutôt que de changer ses sandales contre chaussures et chaussettes. « D’accord, dit Thibault, je vais voir Pascal, le directeur et lui demander si quelqu’un peut gérer ta présence ici cet après-midi. » Finalement, Christopher s’équipera en maugréant. Le conflit a été long, mais ils sont tous partis, personne n’a eu d’ampoules, les bateaux ont flotté, les pêcheurs n’ont rien pris mais ils sont tous prêts à programmer une autre balade au pont romain, à pied.

Comparaison, questions, réflexions avec une partie de l’équipe d’animation Avec Marie-Christine, avant le départ, la situation est restée sereine, pas d’éclat de voix, le conflit n’a pas eu lieu… mais il y a eu des ampoules, des enfants découvrant les désagréments de la marche. Certains ont été blessés physiquement et sans nul doute un peu humiliés en entendant le fameux: »Je vous avais prévenus, il fallait obéir. »Certains animateurs ont dit que c’était une bonne chose, que les enfants récalcitrants avaient ainsi bien compris, après cette expérience, la nécessité de mettre des chaussettes pour marcher longtemps et celle de faire confiance à l’animateur, de lui obéir.

D’autres ont hésité, ont comparé l’attitude de Marie-Christine avec celle de Thibault qui a bataillé longuement mais, qui, finalement a permis à tous les enfants de passer un bon après-midi.

Et puis, nous avons parlé de respect, de confiance, de sécurité, d’autorité, autant

de termes présents dans le projet pédagogique et sur lesquels s’appuie l’organisation générale du centre, réexaminé les deux situations et convenu que Thibault avait fait le meilleur choix.

II restait encore à chercher des moyens pour éviter que d’autres situations de ce type surviennent trop souvent, sans pour autant vouloir les éviter. C’est affaire d’anticipation, d’organisation, d’informations préalables, lors des réunions avec les enfants.

Le conflit fait partie de la relation éducative Un animateur est amené à permettre, à contraindre ou à interdire, à faire preuve d’autorité ou à faire autorité à plusieurs reprises, dans une journée. Si l’organisation générale du centre relève de la responsabilité de l’équipe de direction, qui la réfère à des choix éducatifs, explicités, affirmés, parfois imposés à l’équipe d’animation, si le choix de l’organisation de la vie collective, l’aménagement du centre, les conditions matérielles, sont essentiels, déterminants pour la qualité du séjour des enfants, le type de relation qui s’instaure entre les animateurs et les enfants est également d’une extrême importance.

Alors, passons plus de temps peut-être à parler, à analyser toutes ces situations où l’animateur doit réagir, seul face à un groupe qui l’observe, dans une certaine urgence parfois. Qu’est-ce qui l’aidera à choisir son attitude ? Peut-être les traces laissées par ceux qui ont été ses éducateurs ? Cela comporte certains risques.

Des temps de travail pour aider à ne pas déraper

Ajoutons à cela, c’est plus sûr, des discussions pendant le séjour, avec des membres de l’équipe de direction et d’autres animateurs, à propos de ce que l’on dit, ce que l’on fait quand Christopher et Kévin ne veulent pas mettre de chaussettes ou quand les petits sautent sur leur lit au lieu de le faire.

Il est essentiel de parler davantage des situations apparemment banales qui concernent tout un groupe et dans lesquelles l’animateur donne une certaine image de l’adulte, selon qu’il crie, reste calme, affronte ou fuit les conflits. Ces moments où l’animateur est seul avec un groupe, seul pour autoriser ou interdire, pour faire confiance ou non, pour faire cesser un chahut (tous ne sont pas à faire cesser, tous ne sont pas prévisibles).

Combien de petits dérapages, d’erreurs lourdes de conséquences sont possibles dans ces moments tels le coucher où, démuni, énervé, épuisé, un animateur se laisse aller à des propos cassants ou aux pires menaces qu’il mettra en œuvres ou non ?

Ces discussions sont délicates, elles portent le risque de culpabiliser celui qui a peut-être commis une erreur. Alors elles sont parfois éludées, remplacées par le récit du nouvel incident survenu avec Flavien ou encore par les malheurs d’Elsa, que décidément, la vie n’épargne pas.

Mais, si la décision est clairement affichée, de tirer de ce travail, portant sur des situations problèmes, des repères, pour mieux affronter l’avenir, elle peuvent aider les animateurs à faire des choix plus conscients, plus cohérents avec le projet du séjour, à développer une plus grande confiance en soi et sans doute contribuer à une formation personnelle autant que professionnelle.

L’animateur, celui à qui on peut faire confiance. Confiance, n’est-ce pas le mot essentiel ? Il revient souvent dans les stages de formation générale d’animateurs, l’animateur étant souvent défini comme celui en qui les enfants peuvent avoir confiance, dans ce court temps où il est là, à la place des parents.

Ce mot n’est pas toujours aussi présent dans les stages d’approfondissement. Que s’est-il passé pendant le stage pratique ? Peut-être tout simplement un oubli, celui de se questionner encore sur ce qui permet la confiance au cas par cas, dans les situations concrètes du quotidien.

« […] Les vrais amis des enfants ne sont pas nécessairement ceux qui parlent sans cesse de leur amour ou de leurs méthodes éducatives, parfois quelque peu théoriques. Mais plutôt ceux… veillant à toute chose et d’abord aux plus humbles : à l’appétit et à la bonne digestion des enfants, à ce qu’ils ne prennent pas froid, à ce que leurs vêtements – et leurs mains – soient nets, à ce qu’ils se tiennent bien à table ; conseillant et même réprimandant, plus qu’ils n’expriment leur tendresse. Les enfants ne s’y trompent pas et leur attachement revient à qui sait leur prodiguer sans importunité les cent petits soins dont leur jeunesse est insouciante, mais dont elle a besoin. »

Gisèle de Failly écrivait aussi dans Le moniteur, la monitrice: « La mémoire des enfants pour leurs éducateurs se prolonge loin dans l’avenir, et l’action de ceux-ci prend alors sa place. »

Marie-Claude BONNAULT

Ce texte est extrait des « Cahiers de l’Animation Vacances Loisirs (n°34), une publication des CEMEA français.


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