Face à la réalité

par les le 1 janvier 2008, dans Expériences de terrain

Nous avons demandé à plusieurs personnes qui ont coordonné un séjour ou une plaine de vacances durant cet été de nous raconter un moment où elles ont été confrontées à une « réalité »… et ce qu’elles en ont fait.

Farida, coordinatrice de la plaine de vacances pour enfants de 5 à 12 ans, à Watermael-Boitsfort (région bruxelloise)

Un exemple me vient tout de suite à l’esprit. Durant la réunion de préparation du soir, deux animatrices ayant en charge le groupe des plus jeunes enfants (5 ans) prévoient pour le lendemain d’aller faire des jeux au parc. Elles préparent une liste de jeux d’extérieur adaptés à la tranche d’âge de leur groupe et me la soumettent.

Le lendemain, je décide d’aller voir sur place comment ça se passe. Je trouve en effet que cela fait partie de mon rôle formatif d’observer les animateurs en activité, pour pouvoir leur faire un retour par la suite et les faire progresser dans leur animation.

Arrivée au parc, je me rends compte qu’il y a quelque chose qui « cloche ». Je trouve les enfants assis par terre en rond, avec leurs animatrices. Je vois aussi quelques enfants à l’extérieur du cercle, qui regardent les autres et qui ont l’air de s’ennuyer. En m’approchant, je comprends que les animatrices sont en train de jouer à un jeu appelé « Titi pompom », jeu de mains chanté qui demande énormément de coordination. Ce jeu n’est pas adapté pour des enfants si jeunes et il ne faisait pas partie de la liste prévue. Je décide de m’asseoir près du groupe pour observer le déroulement de l’activité. Et je constate que la plupart des enfants ne comprennent rien à la règle du jeu et qu’ils n’arrivent pas, malgré les encouragements et les explications des animatrices, à suivre la cadence. Ils se font donc rapidement éliminer les uns après les autres. Je remarque aussi que rien n’est proposé aux enfants éliminés et qu’ils restent seuls, débout à l’extérieur du cercle. Quant aux animatrices, elles prennent visiblement du plaisir à jouer… et à gagner !

Après un moment de réflexion, je décide de me mettre dans le groupe des joueurs. Je commence le jeu… et je me fais éliminer tout de suite. Ce qui me permet de me lever et d’aller prendre en charge tous les autres « éliminés » comme moi !

Mon intervention formative, par rapport à ces deux animatrices, s’est créée de la réalité qui était là. J’aurais pu avoir une intervention plus sèche, plus directe et interrompre l’activité. Mais il m’a semblé beaucoup plus intéressant de me placer moi-même en activité (la réalité qui était en train de se dérouler sous mes yeux) et de transformer ainsi ce qui se passait.

Jean-Paul, coordinateur du centre de vacances « Acteurs dans la vie, acteurs d’un spectacle » pour les jeunes de 13 à 16 ans, à Stoumont (près d’Aywaille)

Avec l’équipe, dans nos réflexions autour du fonctionnement du centre, nous avions décidé de répartir les ados en deux groupes de vie, constitués selon les tranches d’âges : un premier groupe composé de jeunes de 13 ans et un second groupe composé de jeunes de 14 à 16 ans. Dans un séjour comme celui-là, les personnes d’un même groupe de vie prennent leur repas ensemble et partagent certaines activités précises (notamment les services à la collectivité). C’est aussi au départ de la constitution des groupes de vie que nous avions réparti les ados par chambres de trois. Ce que l’équipe ignorait, c’est que l’une des adolescentes de 13 ans était, durant l’année scolaire, dans la même classe que l’une des adosdu groupe des 14 – 16 ans. Dès le début du centre, je suis donc confronté, avec les animateurs, à la demande des deux ados de pouvoir être ensemble durant le séjour et donc d’être dans le même groupe de vie. Je constate très vite que la demande est plus forte, plus insistante de la part de la plus jeune : c’est la première fois qu’elle participe à un centre de vacances et l’une de ses motivations était d’être avec sa copine.

L’autre ado a déjà vécu un séjour aux CEMEA et connaît d’ailleurs la plupart des personnes de son groupe de vie.

Donc, plusieurs fois, les deux ados viennent trouver l’équipe pour exposer leur demande. En réunion, nous décidons de maintenir notre fonctionnement : « Non, on ne change pas la composition des groupes. ». Par contre, nous mettons en place beaucoup plus d’activités en groupes de vie que prévu, beaucoup plus de moments d’échange… de manière à constituer les groupes et à les consolider. Et aussi pour qu’ils existent à d’autres moments qu’à ceux des repas et des services !

Très vite, nous constatons que les deux groupes ont une vie et un fonctionnement propres, différents… et que, petit à petit, la plus jeune des deux ados commence à trouver sa place. Néanmoins, elle continue à venir nous trouver régulièrement pour nous demander de changer de groupe !

Un soir, en réunion d’équipe, les deux animateurs me disent qu’ils trouvent que l’on doit répondre partiellement à la demande, en permettant à l’ado de changer de chambre… « Qu’elle puisse au moins dormir avec sa copine ! » Il est donc décidé de soumettre le lendemain à toutes les filles concernées (celles de la chambre du groupe de vie des 13 ans et celles de la chambre du groupe des 14-16 ans) la proposition du changement de chambres. A la surprise des animateurs, elles ont toutes refusé de changer. Y compris les deux ados.

Personnellement, je m’y attendais. Car il me semblait que la demande de la plus jeune évoluait. Cela devenait plus une revendication pour la forme, un prétexte pour s’opposer à un fonctionnement d’adultes, une raison de pouvoir se mettre en opposition par rapport à nous.

En conclusion ? Nous avons été confrontés à une réalité, une réalité extérieure à celle que nous avions mise en place. Et si nous avions répondu immédiatement à la demande de ces deux adolescentes, demande issue de leur réalité, elles n’auraient pas pu vivre les mêmes choses durant le séjour. Je pense que chacune d’entre elles serait passée à côté de rencontres et d’expériences. Mais la décision n’a pas forcément été facile à prendre.

Lionel, coordinateur du séjour pour enfants de 4 à 12 ans à Esneux (province de Liège)

Le dernier soir du séjour, on se partage les tâches du lendemain en équipe de coordination. Nous décidons que le coordinateur adjoint veillera à ce qu’une partie du matériel puisse être déjà rangée, la piscine démontée et les bagages des enfants bouclés. Quant à moi, je me propose d’aller en voiture à Liège pour récupérer une chaîne hifi et faire quelques achats pour la boum tant attendue… (Les enfants ne parlent que de ça depuis plusieurs jours !)

Mais la découverte d’un nid de frelons au pied du bâtiment des chambres vient chambouler toute notre organisation !

La sécurité et le bien-être des enfants sont prioritaires, tant pis pour les rangements ! Par contre, nous décidons que la boum doit avoir lieu, parce que c’est un moment trop important pour les enfants. Et pendant que mon collègue part faire les courses en ville à ma place, je décuple mon énergie toute l’après-midi ! En priorité, je suis attentif à sécuriser l’entrée du bâtiment et à limiter les allées et venues des enfants. Je cherche aussi à localiser précisément le nid de frelons, pour pouvoir le signaler aux gestionnaires du lieu et à « l’exterminateur » appelé à la rescousse !

Et puis, je veux surtout rassurer l’ensemble du groupe et prendre le temps d’expliquer ce qui se passe aux enfants. Parce ce que je trouve qu’il faut que les enfants puissent vivre le plus sereinement possible cette dernière journée d’activités.

Heureusement, le beau temps est de la partie et plusieurs groupes avaient prévu des jeux d’eau… alors on va chercher les essuies et maillots au fur et à mesure dans les chambres, pour que les enfants puissent se changer à l’extérieur, sans repasser devant le nid de frelons ! Après quelques heures d’agitation, puis d’attente, le nid est détruit… et les chambres réinvesties. Chacun peut s’apprêter pour la soirée… (la plupart des enfants avaient d’ailleurs préparé la tenue qu’ils porteraient pour la boum dès le premier jour du centre !) La nuit s’est passée en douceur… et le rangement de la piscine a été reporté au lendemain !

Laura, coordinatrice de la plaine pour jeunes enfants (de 3 à 6 ans), à Uccle (région bruxelloise)

Le vendredi soir, on se réunit en équipe pour préparer une nouvelle semaine de plaine. Chaque animateur choisit la tranche d’âge avec laquelle il souhaite travailler et le petit groupe d’enfants dont il va être le référent pendant 5 jours.

Ensuite, on réfléchit à la première journée. Comment accueillir les enfants ? Quelles activités leur proposer dans la matinée ? Et dans quel lieu ? A quelle heure manger ? Comment organiser le temps de sieste de l’après-midi ? Et le goûter ? Après avoir répondu à chacune de ces questions, on est prêt à démarrer.

La journée du lundi se passe assez vite et, vers 18h30, après le départ des enfants, on se retrouve à nouveau en équipe pour évaluer la journée. Et les premières questions que je leur pose sont : « Maintenant que vous avez rencontré les enfants, sont-ils tels que vous les aviez imaginés ? L’image que vous vous faisiez de leur tranche d’âge correspond-elle à la réalité ? »

Et là, la réaction des animateurs est vive ! L’un d’entre eux est étonné de « tout ce qu’ils savent faire à 4 ans ! » ; un autre raconte qu’il avait prévu un jeu trop compliqué, dont les enfants n’avaient pas compris toutes les subtilités ; un troisième n’en revient pas de la différence entre le groupe d’enfants de 3 ans qu’il avait animé la semaine précédente et le groupe d’enfants de 5 ans qu’il vient de découvrir !

C’était amusant de lire l’étonnement sur leur visage et d’entendre leur enthousiasme! On a ensuite préparé le programme du lendemain. Leur vision des enfants était changée et leurs idées d’activités bien différentes !


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