Jeux de mystification = brimades

par les le 1 janvier 2008, dans Pédagogie

Leurs noms évoquent d’agréables saynètes pour acteurs en herbe ou quelques tableaux à mimer : « L’autostoppeur », « Le tribunal », « Le mariage chinois », «L’acupuncteur », « La momie », etc.

Dans certains milieux et dans l’imaginaire collectif, ils demeurent le prototype même des jeux de veillée. Leur persistance dans les centres de vacances, camps d’adolescents ou séjours pour adultes et leur transmission depuis plusieurs générations d’animateurs auprès des enfants et des jeunes est liée au besoin de conformité sociale qui nous habite. On trouve trace de certains dans des manuels, à la rubrique « Jeux de sang froid et de maîtrise de soi », qui sont destinés à endurcir leurs participants et regroupent des activités extérieures de nuit et quelques pseudo jeux d’intérieur (l’escabeau, le baquet d’eau, l’avion).

Ces « jeux » comportent tous le même scénario, à savoir : la mise en situation difficile d’une ou plusieurs personnes, sous couvert de jeu, face à un public, avec la présence rassurante mais trompeuse d’adultes de référence.

Ces pratiques donnent lieu à un spectacle faisant appel à trois types de participants :

  1. les organisateurs ou dupeurs, initiés
  2. les « joueurs », futurs mystifiés ou dupés, non initiés
  3. les spectateurs, les plus nombreux, prêts à savourer le comique des situations à venir, initiés ou non.

Au début, les organisateurs et les joueurs se trouvent en position inégale. Les premiers maîtrisent l’ensemble des données et en connaissent les tenants et les aboutissants, alors que les seconds se trouvent engagés dans une partie à « information incomplète », maintenus dans l’ignorance de ce qui les attend. Cette situation est courante, chaque fois que vous apprenez un nouveau jeu à un groupe d’enfants. Dans un jeu classique, la finalité de celui-ci apparaît rapidement. Dans les jeux de mystification, la finalité reste masquée. On cache l’essentiel, à savoir que les joueurs vont être dupés pour la plus grande joie des spectateurs et des organisateurs. Le déroulement de ces jeux suppose l’instauration d’un certain climat.

Sitôt les rôles dévolus, les dupeurs installent une fausse connivence. La présentation, le cercle, l’emphase concourent à l’installation d’un climat de confiance. Les initiés se veulent rassurants et tentent d’éliminer tous signes de défiance chez les futurs dupés. Très souvent, ils se servent de leur statut d’adultes de référence (animateurs, directeur) pour rassurer les enfants volontaires qui semblent hésiter ou veulent se retirer. Car malgré la chaleur de la mise en scène, les enfants perçoivent bien que quelque chose leur échappe. Certains commencent à regretter d’avoir répondu un peu rapidement à l’invite si alléchante de « qui veut jouer ce soir ? ».

L’ambiance assurée, le scénario classique et bien rôdé sur lequel reposent ces pratiques prétendument ludiques peut se dérouler. Au bout d’un temps plus ou moins long, le moment critique se produira sous la forme d’un acte brusque et rapide, instant de la mystification où le joueur dupé se retrouve dans une position difficile ou délicate, voire humiliante, ou encore apeuré, en prise au rire général de l’assistance, aux moqueries et autres commentaires de circonstances ! La victime n’a pas d’autres choix que de rire et partager l’amusement ambiant au détriment de la prise en compte et la possibilité d’expression de ses sentiments, son ressenti, au risque de se sentir en décalage avec le reste du groupe, animateurs compris, voire de vivre une mise à l’écart ou des moqueries.

À partir d’un tel scénario, on peut dégager des liens logiques qui unissent les trois rôles de tels « jeux ». En terme de changement de rôles, cela peut se traduire ainsi :

  • Un spectateur devient initié en voyant le triste sort réservé au dupé. Jamais, sauf volonté forte d’appartenance au clan, il ne se proposera pour vivre la même situation. Par contre, il pourra jouer le rôle d’initié dupeur.
  • Le dupeur acceptera d’être spectateur, mais en aucun cas dupé. Il l’acceptera pour tenter de prouver que nous avons tort, que ces « jeux » sont anodins, mais il ne pourra être mystifié !
  • Enfin, tout dupé, devenu initié à ses dépens, peut prétendre vouloir faire subir à d’autres ce que lui-même a enduré. Ne pouvant, souvent, que garder un « bon » souvenir, celui lié au plaisir partagé et au sentiment de faire corps avec le reste du groupe. Au mieux, il vous dira : « Ce n’est pas si dur, si grave … que ça ! ».

Sa délicate initiation lui ouvre les voies de la transmission qui en constitue le moteur. Dans le milieu étudiant, cela se nomme bizutage.

Autant dire que ces pratiques nous apparaissent malsaines, tant par leur contenu insipide que par la forme rassurante dont elles se parent. Se retrouver les fesses dans l’eau, la figure enfarinée ou tartinée de confiture, un oeuf écrasé sur la tête, ne nous semble pas relever du domaine des jeux enfantins.

Leur dimension ludique est quasi inexistante et repose sur des ressorts qui ne correspondent pas à ceux habituellement rencontrés dans l’univers ludique des enfants. Le sentiment de brimade ou d’humiliation ressenti par la victime se trouve exacerbé par les commentaires ironiques de ses camarades : on rit de, on ne rit pas avec. Combien de temps lui faudra-t- il pour être en mesure à nouveau de jouer sans craindre d’être l’objet de vexations ? Que dire de l’animateur/dupeur ? Il a tout bonnement rompu la construction de la relation de confiance, a posé de nouvelles bases relationnelles et groupales, sans questionner la place de chacun dans le groupe, l’attention à chaque enfant, la qualité de la relation et la toute puissance de l’adulte.

Les jeux de mystification restent des pratiques artificielles génératrices de situations humiliantes et vexatoires pour de nombreux enfants et adolescents. Ils ne peuvent être assimilés à des manifestations ludiques, bien qu’ils revendiquent le terme de jeu, pour mieux leurrer ceux et celles qu’ils veulent piéger. Les rires qu’ils suscitent sonnent faux. Ils doivent être dénoncés et combattus. Ce n’est pas comme cela que nous entendons et vivons le respect de l’autre.

A partir d’un article paru dans Vers l’éducation nouvelle, rédigé par Jean-Michel Perronnet, membre du groupe de Recherche « Jeux et pratiques ludiques » des CEMEA.


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